Chronologie

La célèbre caricature de Mahler par Caruso

Introduction

Theodor Adorno a reconnu en Mahler "le premier compositeur depuis Beethoven qui ait eu un dernier style". Est-ce la raison pour laquelle certains auteurs estiment encore que, dans la Neuvième Symphonie, Mahler a pour ainsi dire mis en musique sa propre mort et qu'il était, en 1909, ce grand malade que l'on décrit toujours comme hanté par le spectre d'une fin prochaine. En fait, à quarante neuf ans, Mahler débordait encore -et plus que jamais- d'énergie. Chaque année, il traversait l'Atlantique pour diriger de longues saisons d'opéras et de concerts aux Etats-Unis. Une bonne partie de l'été 1909, celui qui a vu naître la Neuvième, il le consacre à lire des partitions pour préparer la première saison des Concerts philharmoniques de New York, pendant laquelle il dirigera quelque soixante programmes, sans compter les répétitions. N'est-ce pas là tout de même un emploi du temps bien chargé pour un mourant?

Et pourtant, on est obligé de reconnaître que la Neuvième Symphonie, comme Le Chant de la Terre qui l'a précédée, est née sous le signe de la mort. Mais on n'a pas à chercher bien loin pour retrouver la mort dans le passé de Mahler. Dès son enfance, celle de sept frères et soeurs en bas âge, pour n'être pas tellement exceptionnelle à l'époque, ne l'a pas moins durement éprouvé, en même temps qu'il assombrissait sans cesse le climat de la maison familiale. En 1901, une grave hémorragie l'a mené jusqu'au bord du tombeau et les oeuvres qu'il composera l'été suivant avaient presque toutes un caractère funèbre.

La Composition

Quoiqu'il en soit, c'est en 1907 que Mahler va subir les plus grands traumatismes de son existence. Au cours de cette année-là, il va successivement quitter l'Opéra de Vienne, auquel il a donné le meilleur de lui-même pendant dix ans, perdre au début de l'été sa fille aînée, une enfant radieuse de quatre ans à laquelle il était viscéralement attaché. A peine quelques jours plus tard, un médecin décèle en l'auscultant un souffle au cœur et diagnostique une "insuffisance mitrale". Sans doute sous l'influence d'Alma que ses excès de travail inquiètent, les spécialistes viennois lui font peur: on lui ordonne désormais de renoncer à ses sports préférés, ce qu'il fera pendant plusieurs mois et d'une manière presque obsessive, comptant chacun de ses pas, vivant comme un malade et s'allongeant même entre les répétitions du Metropolitan Opera.

Un an plus tard, cependant, la vie reprendra le dessus. Alma a loué à la fin du printemps deux étages d'une grande maison située à quelques trois kilomètres de Toblach, à Alt-Schluderbach, et elle a fait construire pour son époux un Komponierhäuschen en bois, puis, au début de l'été, a entrepris une cure pour ses nerfs à Levico près de Trente. Les quelques semaines passées dans la solitude de son petit studio perdu au milieu des sapins vont rendre à Mahler son équilibre. Car il unit à l'hypersensibilité des génies un indomptable courage qui lui a permis d'affronter toutes les crises et de surmonter tous les chagrins. A Bruno Walter qui s'est enquis de lui et l'a cru atteint de maux psychosomatiques, il répond, avec une nuance d'agacement d'ailleurs: "retrouver le chemin de moi-même et reprendre conscience ne m'est possible qu'ici et dans la solitude. Car depuis que m'a saisi cette terreur panique à laquelle j'ai un jour succombé, je n'ai rien tenté d'autre que de regarder et d'écouter autour de moi. Si je dois retrouver le chemin de moi-même, alors il faut que je me livre encore aux terreurs de la solitude.(...) En tout cas, il ne s'agit absolument pas d'une crise hypocondriaque de la mort, comme vous avez l'air de le croire. J'ai toujours su que j'étais mortel. Sans essayer de vous expliquer ni de vous décrire quelque chose pour quoi il n'existe sans doute pas de mots, je vous dirai que j'ai perdu d'un seul coup toute la lumière et toute la sérénité que je m'étais conquises et que je me trouve devant le vide, comme si, à la fin de ma vie, il me fallait apprendre de nouveau à me tenir debout et à marcher comme un enfant."

La raison profonde de cette panique qui l'a saisi, Mahler la fournit à Bruno Walter dans la même lettre: il a dû renoncer à tous ses sports favoris, la nage, la rame, les excursions en montagne et à bicyclette: "Je prétendsque c'est la plus grande calamité qui m'ait jamais atteint. (...) En ce qui concerne mon "Travail", il est assez déprimant de devoir tout réapprendre. Je suis incapable de composer à ma table. Pour mon "exercice" intérieur, j'ai besoin d'exercice physique. (...) Si je marche d'un pas tranquille et modéré, je rentre ensuite avec une telle angoisse, mon pouls s'accélère à tel point que je n'atteins nullement le but que je m'étais assigné, qui était d'oublier mon corps. (...) Depuis bien des années, je m'étais habitué aux exercices les plus violents, courir les forêts, escalader les cimes, pour en rapporter des esquisses [musicales] tel un butin conquis de haute lutte. Je ne revenais à ma table de travail que comme un paysan qui rentre sa récolte, uniquement pour donner à mes esquisses une forme."

Peu à peu, cependant, le miracle va se produire. Et c'est en composant que Mahler "retrouve le chemin de moi-même". La première œuvre achevée, quinze mois après la mort de la petite Maria, est Le Chant de la Terre, une œuvre hybride qui tient à la fois de la symphonie et du cycle de Lieder. Elle ne porte pas au début de sous-titre. C'est à New York, et sans doute pendant l'hiver 1908-1909, que Mahler note enfin sur un feuillet: "Le Chant de la Terre, tiré du chinois" et plus bas, "Neuvième Symphonie en quatre mouvements". Pour Beethoven, pour Schubert et pour Bruckner, le chiffre neuf s'était avéré fatal. Mahler, lui, voudra tromper le destin: sa Neuvième sera en réalité sa Dixième et le cap redoutable sera franchi sans provoquer vraiment le sort. Pendant tout l'été de 1910, il travaillera avec une sorte de rage à sa Dixième, sans doute à nouveau pour conjurer le destin qui se vengera en lui interdisant, à quelques semaines près, de la terminer.

Gustav et Alma à Toblach en 1909

Mais revenons à 1909. Une fois le style et le ton de sa "dernière manière" trouvés l'année précédente dans Le Chant de la Terre, Mahler poursuit sur sa lancée et entame immédiatement la composition de la Neuvième. Sans doute esquissé -au moins en partie- durant l'été de 1908, l'ouvrage est achevé l'année suivante. Dans la correspondance de Mahler, un silence presque complet règne sur son activité créatrice de l'été 1909, comme si le compositeur voulait minimiser l'importance de cette nouvelle partition qui porte un chiffre fatidique. "J'ai beaucoup travaillé et je suis en train d'achever ma nouvelle symphonie, écrit-il à Bruno Walter. (...) L'œuvre elle-même est un heureux enrichissement de ma petite famille (pour autant que je la connaisse vraiment car j'écris jusqu'ici comme un aveugle, pour me libérer. Maintenant, je commence tout juste à orchestrer le dernier mouvement et je ne me souviens même plus du premier). Quelque chose y est dit que j'avais depuis longtemps au bord des lèvres, quelque chose que, dans l'ensemble, on pourrait mettre à côté de la Quatrième (et qui est pourtant tout à fait différent). La partition a été écrite à une vitesse folle et elle est illisible pour d'autres yeux que les miens. J'espère de tout cœur que le temps de la mettre au net me sera accordé cet hiver."

La comparaison avec la Quatrième Symphonie est pour le moins inattendue, et l'on ne voit guère que le nombre des mouvements qui soit commun aux deux partitions. Mais ce qui frappe le plus dans ces lignes, c'est l'extrême réserve de Mahler en comparaison des termes exaltés dans lesquels il parlait autrefois de la Troisième ou de la Huitième Symphonies, par exemple, pendant leur composition et de nouveau, après leur achèvement. Mais il sait bien qu'il est devenu un homme nouveau: "Sur moi-même, il y aurait trop à écrire pour que j'essaye seulement de commencer. J'ai vécu depuis un an et demi tant d'expériences nouvelles que je suis incapable d'en parler. Est-il tout simplement possible de décrire une crise aussi terrible? Je vois tout sous un jour nouveau et mon évolution est tellement rapide! Je ne m'étonnerais même pas si, un matin, je m'éveillais avec un corps nouveau (comme Faust dans la dernière scène). Plus que jamais, la soif de vivre me tient au corps, plus que jamais je trouve agréable 'la douce habitude d'exister'. (...) Comme il est absurde de se laisser submerger par les tourbillons du fleuve de l'existence! D'être infidèle ne fût-ce qu'une seule heure à soi-même et à cette puissance supérieure qui nous dépasse! Et pourtant, alors même que j'écris cela, je sais déjà que, à la prochaine occasion, et par exemple déjà en quittant cette pièce, je serai tout aussi fou que les autres. Qu'est ce donc en nous qui pense et qui agit? Comme c'est étrange! Lorsque j'écoute de la musique ou lorsque je dirige, j'entend très précisément la réponse à toutes ces questions et j'atteins alors une sécurité et une clarté absolues. Mieux, je ressens avec force qu'il n'existe même pas de questions! "

Il est donc évident que Mahler a parfaitement dominé le trouble qui a été le sien pendant les mois qui ont suivi la mort de sa fille et son départ de Vienne, et non moins certain que ces événements l'ont transformé. Dans l'Andante de la Neuvième, un ardent amour de la vie resurgit sans cesse. Alban Berg ne s'y trompe pas lorsqu'il écrit dans une de ses lettres: "Je viens de rejouer la Neuvième Symphonie de Mahler. Le premier mouvement est les plus admirable qu'il ait jamais écrit. Il exprime un amour inouï de la terre et son désir d'y vivre en paix, d'y goûter encore la nature jusqu'à son tréfonds, avant que ne survienne la mort. Car elle viendra inéluctablement. Ce mouvement tout entier en est le pressentiment. Sans cesse elle s'annonce à nouveau. Tous les rêves terrestres trouvent ici leur apogée (et c'est là la raison d'être de ces montées gigantesques qui toujours se remettent à bouillonner après chaque passage tendre et délicat), surtout à ces moments terrifiants où l'intense désir de vivre atteint à son paroxysme (Mit höchster Kraft), où la mort s'impose avec le plus de violence. Là-dessus les terrifiants solos d'altos et de violons, les sonorités martiales: la mort en habit de guerre. Alors il n'y a plus de révolte possible. Et ce qui vient ensuite ne semble que résignation, toujours avec la pensée de l'"au-delà". Dans le passage misterioso, (...) de nouveau et pour la dernière fois, Mahler se tourne vers la terre. Non plus vers les combats et les exploits dont il a définitivement pris congé (comme il l'avait déjà fait dans Das Lied avec les descentes chromatiques morendo) mais plus encore vers la nature. Aussi longtemps que la terre lui offrira ses trésors, il les goûtera. Loin de tous les soucis, dans l'air libre et pur du Semmering, il se construira une maison pour boire cet air, le plus pur des airs terrestres, à grandes lampées et toujours plus profondément, afin ainsi d'élargir sans cesse son cœur, le plus admirable des coeurs qui ait jamais battu parmi les hommes, afin que ce cœur s'agrandisse toujours, jusqu'au moment où il cessera de battre. "

La Neuvième Symphonie de Gustav Mahler comporte quatre mouvements:

  1. Allegro comodo.
  2. Im Tempo eines gemächlichen Ländlers. Etwas täppisch und sehr derb.
  3. Rondo-Burleske. (Allegro assai. Sehr trotzig)
  4. Adagio. (Sehr langsam und noch zurückhaltend)

On trouvera plus loin les Commentaires d'Henry-Louis de La Grange sur la Neuvième Symphonie.

La discographie de la Neuvième Symphonie

Voici les 168 versions référencées de Neuvième Symphonie, de 1938 à 2014.
Year Conductor Orchestra Live Label Rec. date
1938 Bruno WALTER
Wiener Philharmoniker Live EMI Jan.16.1938
1950 Hermann SCHERCHEN
Wiener Symphoniker Live ORFEO Jun.19.1950
1952 Jasha HORENSTEIN
Wiener Symphoniker VOX Jun.1952
1954 Paul KLETZKI
Israel Philharmonic Orchestra with cuts EMI May.1954
1957 Hans ROSBAUD
Südwestfunk Symphonie Orchester, Baden-Baden Live ANDROMEDA
1960 Dimitri MITROPOULOS
New York Philharmonic Live HUNT Jan.23.1960
1960 Leopold LUDWIG
London Symphony Orchestra EVEREST Mar.1960
1960 Dimitri MITROPOULOS
Wiener Philharmoniker Live ANDANTE Oct.2.1960
1960 Sir John BARBIROLLI
Orchestra Sinfonica della RAI di Torino Live HUNT Nov.25.1960
1961 Bruno WALTER
Columbia Symphony Orchestra SONY Classical Jan.16,18,28 & 30, Feb.2 & 6.1961
1962 Sir John BARBIROLLI
New York Philharmonic Live NYP Editions Dec.8.1962
1964 Sir John BARBIROLLI
Berliner Philharmoniker EMI Jan.10-18.1964
1964 Kirill KONDRACHINE
Moscow State Philharmonic Orchestra MELODYIA
1965 Leonard BERNSTEIN
New York Philharmonic SONY Dec.16.1965
1966 Jasha HORENSTEIN
London Symphony Orchestra Live MUSIC AND ARTS Apr.21.1966
1966 Jasha HORENSTEIN
London Symphony Orchestra Live BBC Legends Sep.15.1966
1966 Karel ANCERL
Ceska Filharmonie SUPRAPHON Apr.7-9 & 12-15.1966
1967 Rafael KUBELIK
Boston Symphony Orchestra Live World Music Express Jan.21.1967
1967 Otto KLEMPERER
New Philharmonia Orchestra EMI Feb.15-24.1967
1967 Rafael KUBELIK
Symphonie-Orchester des Bayerischen Rundfunks DGG Feb.28-Mar.4.1967
1967 Sir Georg SOLTI
London Symphony Orchestra DECCA Apr-May.1967
1967 Kirill KONDRACHINE
Moscow State Philharmonic Orchestra Live ALTUS May.16.1967
1967 Jasha HORENSTEIN Orchestre National de l'ORTF Live MONTAIGNE Jun.6.1967
1967 Vaclav NEUMANN
Gewandhaus Orchester, Leipzig BERLIN Classics Nov.1967
1968 Otto KLEMPERER
Wiener Philharmoniker Live TESTAMENT Jun.9.1968
1968 Otto KLEMPERER
New Philharmonia Orchestra Live HUNT Aug.1968
1968 George SZELL
Cleveland Orchestra Live ENTERPRISE May.9.1968
1969 George SZELL Cleveland Orchestra Live Centenial G. Szell Jan.31.1969
1969 Maurice ABRAVANEL
Utah Symphony Orchestra VANGUARD May.3-10.1969
1969 Bernard HAITINK
Koninklijk Concertgebouworkest, Amsterdam PHILIPS Jun.23-26.1969
1969 Jasha HORENSTEIN
American Symphony Orchestra Live MUSIC & ARTS Nov.10.1969
1970 Otto KLEMPERER Israel Philharmonic Orchestra Live NAVIKIESE ENTERPRISE
1971 Leonard BERNSTEIN
Wiener Philharmoniker Live DGG DVD Mar.1971
1971 Bruno MADERNA
BBC Symphony Orchestra Live BBC LEGENDS Mar.31.1971
1971 Pierre BOULEZ
BBC Symphony Orchestra Live ARKADIA Jun.6.1971
1972 Pierre BOULEZ
BBC Symphony Orchestra Live ENTERPRISE Oct.22.1972
1972 Bruno MADERNA
Orchestra Sinfonica della RAI di Torino Live ARKADIA Dec.22.1972
1973 Carlo Maria GIULINI
Sveriges Radios Symfoniorkester Live WEITBLICK Feb.9.1973
1975 Rafael KUBELIK
Symphonie-Orchester des Bayerischen Rundfunks Live AUDITE Jun.4.1975
1975 Carlo Maria GIULINI Wiener Symphoniker Live SARDANA
1975 Takashi ASAHINA
Osaka Philharmonic Orchestra Live GREEN DOOR Jul.19.1975
1976 Carlo Maria GIULINI
Chicago Symphony Orchestra DGG Apr.5 & 6.1976
197X Denis ZSOLTAY Suddeutsche Philharmonie INTERCORD
1977 Hans ZENDER
Rundfunk-Sinfonie Orchester Saarbrücken Live CPO Apr.8 & 9.1977
1978 Wyn MORRIS
The Sinfonica of London IMP
1979 James LEVINE
Philadelphia Orchestra Live RCA Jan.2 & 3.1979
1979 Kurt SANDERLING
Berliner Sinfonie-Orchester BERLIN Classics Feb-Mar.1979
1979 Klaus TENNSTEDT
London Philharmonic Orchestra EMI May.11,12 & 14.1979
1979 Leonard BERNSTEIN
Boston Symphony Orchestra Live MEMORIES Jul.29.1979
1979 Leonard BERNSTEIN
Berliner Philharmoniker Live DGG Oct.4.1979
1979 Leonard BERNSTEIN Berliner Philharmoniker Live PANDORA'S BOX Oct.4 & 5.1979
1979 Eliahu INBAL Japan Philharmonic Orchestra Live DENON Nov.19.1979
1979/80 Herbert von KARAJAN
Berliner Philharmoniker DGG Nov.1979, Feb. & Sep.1980
1982 Vaclav NEUMANN
Ceska Filharmonie SUPRAPHON Jan.12-16.1982
1982 Sir Georg SOLTI
Chicago Symphony Orchestra DECCA May.1982
1982 Kurt SANDERLING
BBC Northern Symphony Orchestra Live BBC Legends Jul.17.1982
1982 Herbert von KARAJAN Berliner Philharmoniker Live SARDANA May.1.1982
1982 Herbert von KARAJAN Berliner Philharmoniker Live SARDANA Aug.27.1982
1982 Herbert von KARAJAN
Berliner Philharmoniker Live DGG Sep.30.1982
1983 Takashi ASAHINA
Osaka Philharmonic Orchestra Live FIREBIRD Feb.15.1983
1983 Hiroshi WAKASUGI
Kölner Rundfunk-Sinfonie Orchester Live ALTUS Jun.11.1983
1984 Lorin MAAZEL
Wiener Philharmoniker SONY Apr.13-16.1984
1984 Antal DORATI
Radio Sinfonie Orchester Berlin Live WEITBLICK May.30.1984
1985 Gary BERTINI
Wiener Symphoniker Live WEITBLICK Feb.3.1985
1985 Leonard BERNSTEIN
Koninklijk Concertgebouworkest, Amsterdam Live DGG May.27-Jun.3.1985
1985 Leonard BERNSTEIN
Israel Philharmonic Orchestra Live HELICON
1986 Kazuo YAMADA
New Japan Philharmonic FONTEC Jul.6.1986
1986 Eliahu INBAL
Radio Sinfonie Orchester Frankfurt DENON Sep.24-27.1986
1987 Claudio ABBADO
Wiener Philharmoniker Live DGG May.1987
1987 Kurt SANDERLING Norddeutscher Rundfunk Sinfonieorchester, Hamburg Live EN LARMES Dec.7.1987
1987 Bernard HAITINK
Koninklijk Concertgebouworkest, Amsterdam Live PHILIPS CD
PHILIPS DVD
Dec.25.1987
1988 Klaus TENNSTEDT Philhadelphia Orchestra Live NAVIKIESE ENTERPRISE Jan.14.1988
1988 Heinz R…GNER
Yomiuri Nippon Symphony Orchestra Tokyo Live YASCD Mar.8.1988
1989 Seiji OZAWA
Boston Symphony Orchestra Live PHILIPS Oct.1989
199X Anton NANUT Simfoniki RTV Slovenija, Ljubljana DIGITAL
1990 Michael GIELEN
Südwestfunk Symphonie Orchester, Baden-Baden INTERCORD Apr. & Aug.1990
1990 James JUDD
Gustav Mahler Jugend Orchster Live NUOVA ERA Apr.25.1990
1990 Libor PESEK
Royal Scottish National Orchestra VIRGIN Classics Jul.1990
1991 Gary BERTINI
Kölner Rundfunk Sinfonie Orchester Live EMI Feb.20.1991
1991 Hiroshi WAKASUGI
Tokyo Metropolitan Symphony Orchestra Live FONTEC May.2.1991
1991 Leif SEGERSTAM
Dansk Radiosymfoniorkestret CHANDOS Sep.23-25.1991
1991 Emil TABAKOV
Sofia Philharmonic Orchestra CAPRICCIO Mar.1991
1992 Kurt SANDERLING
Philharmonia Orchestra ERATO Jan.24 & 25.1992
1992 Gerd ALBRECHT Philharmonisches Staatsorchester Hamburg Live INSIDER
1992 Evgeny SVETLANOV
The Russian State Symphony Orchestra SAISON RUSSE
1993 Bernard HAITINK European Community Youth Orchestra Live PHILIPS Apr.1993
1993 Michel HALASZ
Narodowa Orkiestra Symfoniczna Polskiego Radia NAXOS Apr.26-30.1993
1993 Rudolf BARSHAI
Moscow Radio Symphony Orchestra Live BIS Apr.13.1993
1993 Evgeny SVETLANOV
Het Residentie Orkest, den Haag Live RO Nov.19-20.1993
1993 Sir Simon RATTLE
Wiener Philharmoniker Live EMI Dec.4 & 5.1993
1993 Giuseppe SINOPOLI
Philharmonia Orchestra DGG Dec.1993
1994 Kurt MASUR
New York Philharmonic Live TELDEC Apr.1-4.1994
1995 Edo de WAART
Radio Filharmonisch Orkest, Nederlands Live RCA Apr.8.1995
1995 Claudio ABBADO
Berliner Philharmoniker Live RCO May.12.1999
1995 Vaclav NEUMANN
Ceska Filharmonie CANYON Aug.21-28.1995
1995 Hartmut HAENCHEN
Slovenska Filharmonija, Ljubljana Live SF Sep.27 & 28.1995
1995 Hartmut HAENCHEN Nederlands Philharmonisch Orkest Live NedPho Nov.1995
1995 Pierre BOULEZ
Chicago Symphony Orchestra DGG Dec.1995
1996 Robert OLSON The Colorado MahlerFest Orchestra Live MF Jan.13 & 14.1996
1996 Benjamin ZANDER
Philharmonia Orchestra Live TELARC Jan.17.1996
1996 Jesus LOPEZ-COBOS
Cincinnati Symphony Orchestra TELARC May.5 & 6.1996
1996 Lorin MAAZEL
Symphonie-Orchester des Bayerischen Rundfunks DREAMLIFE DVD
1996 Christoph ESCHENBACH Norddeutscher Rundfunk Sinfonieorchester, Hamburg Live NDR Edition
1997 Christoph von DOHNANYI
Cleveland Orchestra DECCA May.1997
1997 Giuseppe SINOPOLI
Sächsische Staatskapelle Dresden Live HÄNSSLER Apr.6.1997
1999 Ken TAKASEKI Gunma Symphony Orchestra Live KOJIMA Mar.21.1999
1999 James LEVINE
Münchner Philharmoniker Live OEHMS Mar.27, 29 & 30.1999
1999 Ondrej LENARD Japan Shinsei Symphony Orchestra STUDIO FROHLA
1999 Claudio ABBADO
Berliner Philharmoniker Live DGG Sep.6-7.1999
2000 Evgeny SVETLANOV
Sveriges Radios Symphoniorkester Live WEITBLICK Jan.21.2000
2000 Michiyoshi INOUE
New Japan Philharmonic Orchestra Live EXTON Jun.9.2000
2000 Zdenek MACAL
Symfonicky Orchestr HLM Prahy FOK Live VARS Apr.11.2000
2000 N/A
Albert BREIER, piano 1st mvt only,
piano transcr. Albert Breier
LAURA Aug.2000
2000 Mariss JANSONS
Oslo Filharmonike Orkester Live SIMAX Dec.13-14.2000
2001 Seiji OZAWA
Saito Kinen Orchestra Live SONY Jan.2-4.2001
2001 Uwe MUND
Kyoto Symphony Orchestra Live ARTE NOVA Mar.22 & 24-26.2001
2001 Sir André PREVIN Westdeutschen Rundfunk Sinfonie Orchester, Köln Live EN LARMES Mar.23-24.2001
2001 Roberto PATERNOSTRO
Bundesjugendorchester Live REAL SOUND Jul.19 & 20.2001
2001 Fabio LUISI Sinfonieorchester des Mitteldeutschen Rundfunks Live SOUNDS SUPREME Sep.7.2001
2001 Günther HERBIG
Rundfunk-Sinfonieorchester Saarbrücken Live BERLIN Classics Sep.16.2001
2001 Roberto PATERNOSTRO
Bundesjugendorchester Live Deutsche Stiftung Musikleben 4th movement only
Sep.23.2001
2002 Vladimir ASHKHENAZY
Ceska Filharmonie Live EXTON Mar.2002
2002 Günther HERBIG Rundfunk-Sinfonieorchester Saarbrücken Live LIVE SUPREME Mar.2002
2002 Seiji OZAWA
Boston Symphony Orchestra Live DVD Apr.20.2002
2002 Lorin MAAZEL Symphonie-Orchester des Bayerischen Rundfunks Live EN LARMES Jun.9.2002
2002 Vladimir FEDOSSEYEV
Tchaikovsky Symphony Orchestra of Moscow Radio Live RELIEF Dec.5-7.2002
2003 Michael GIELEN
SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg HÄNSSLER Jun.27-Jul.04.2003
2003 Hun-Joung LIM Bucheon Philharmonic Orchestra Live KBS Media DVD Sep.6.2003
2004 Gustav KUHN
Orchestra Filharmonica Marchigiana   OEHMS Fev.2004
2004 Claudio ABBADO
Gustav Mahler Judendorchester Live EuroArts DVD Avr.14.2004
2004 Dmitry KITAENKO KBS Symphony Orchestra Live KBS DVD Avr.29.2004
2004 Gary BERTINI
Tokyo Metropolitan Symphony Orchestra Live FONTEC May.20.2004
2004 Riccardo CHAILLY
Koninklijk Concertgebouworkest, Amsterdam   DECCA Jun.14-18.2004
2004 Michael TILSON-THOMAS
San Francisco Symphony Live SFS Media Sep.29-Oct.3.2004
2005 Robert OLSON
Colorado MahlerFest Orchestra Live MF Jan.15 & 16.2005
2006 Andrey BOREYKO
Winnipeg Symphony Orchestra Live MWSO DVD May.13.2006
2006 Gerard SCHWARZ
Royal Liverpool Philharmonic Orchestra Live ARTEK Jun.1-3.2006
2006 Daniel BARENBOIM
Staatskapelle Berlin Live WARNER Nov.15.2006
2007 Ken-Ichiro KOBAYASHI
Japan Philharmonic Orchestra   EXTON Jan.25-26.2007
2007 Daniel BARENBOIM
Staatskapelle Berlin Live WARNER Apr.10.2007
2007 Sir Simon RATTLE
Berliner Philharmoniker Live EMI Oct.2007
2007 Zdenek MACAL
Ceska Filharmonie Live EXTON Oct.10-12.2007
2008 Alan GILBERT
Kungliga Filharmonikerna BIS Jun.2-7.2008
2008 Jonathan NOTT
Bamberger Philharmoniker TUDOR Sep.15-19.2008
2008 Taijiro IIMORI
Tokyo City Philharmonic Orchestra Live FONTEC Nov.14.2008
2009 Esa-Pekka SALONEN
Philharmonia Orchestra Live SIGNAL March.22.2009
2009 Eiji OUE
Norddeutscher Rundfunk Sinfonieorchester, Hamburg Live EXTON Jun.28.2009
2009 Sir Roger NORRINGTON
Radio Sinfonieorchester Stuttgart des SWR Live HÄNSSLER Sep.5.2009
2009 David ZINMAN
Tonhalle Orchester Zürich   RCA Sep.28-Oct.1.2009
2009 Jukka-Pekka SARASTE
WDR Sinfonieorchester Köln Live HÄNSSLER Dec.6-7.2009
2010 Mark GORENSTEIN
The Russian State Symphony Orchestra Live MD+G Feb.20.2010
2010 Claudio ABBADO
Lucerne Festival Orchestra Live ACCENTUS Music DVD Aug.19 & 21.2010
2011 Valery GERGIEV
London Symphony Orchestra Live LSO Live Mar.2-3.2011
2011 Bernard HAITINK
Koninklijk Concertgebouworkest, Amsterdam Live RCO Live
DVD
May.13-15.2011
2011 Vladimir ASHKENAZY
Sydney Symphony Orchestra Live SSO Live May.18,20 & 21.2011
2011 Seikyo KIM
Kanagawa Philharmonic Orchestra Live EXTON May.28.2011
2011 Justin BROWN
Badische Staatskapelle Karlsruhe Live PAN Classics Jul.2011
2011 Kazuyoski AKIYAMA
The Kyushu Symphony Orchestra Live FONTEC Nov.10.2011
2011 Bernard HAITINK
Symphonie-Orchester des Bayerischen Rundfunks Live BR KLASSIK Dec.15-16.2011
2012 Michael SCH¯NWANDT
Danmarks Radiosymfoniorkestret Live CHANNEL Jan.5 & 7.2012
2012 Gustavo DUDAMEL
Los Angeles Philharmonic Live DGG Feb.2-3.2012
2013 Libor PESEK
Ceski Narodni Symfonicky Orchestr   VICTOR Entertainment Jan.2013
2013 Myung-Whun CHUNG
Seoul Philharmonic Orchestra Live DGG Aug.29-30.2013
2013 Riccardo CHAILLY
Gewandhausorchester Leipzig Live DVD ACCENTUS Sep.6-8.2013
2014 Markus STENZ
GŸrzenich Orchester Köln Live OEHMS Jan.2014
2014 Eliahu INBAL
Tokyo Metropolitan Symphony Orchestra Live FONTEC Mar.15-17.2014
2014 Joolz GALE
Ensemble mini Live ARS Arr. Klaus Simon,

Apr.27.2014

2014 Gustavo GIMENO
Camerata RCO Live STICHTING GUTMAN Arr. Klaus Simon,

Jun.2014

2014 Daniel BARENBOIM
Filarmonica della Scala Live DECCA Nov.15.2014
99/168

Les commentaires d'Henry-Louis de La Grange

Un Programme ?

Que l'"Adieu" soit le thème, le sujet principal de la Neuvième Symphonie comme du Chant de la Terre est un fait incontestable mais il ne s'agit certes pas de l'adieu au monde d'un homme qui se sait condamné à mort, comme on l'a trop souvent prétendu. Bien sûr, le premier manuscrit orchestral, récemment découvert, du Finale de la Neuvième porte également sur l'avant-dernière page: "O Jeunesse, Amour, adieu! " et, sur la dernière page: "O Monde, adieu!"? Cependant, il faut rappeler que le parcours symphonique de Mahler ne s'arrête pas avec la Neuvième, et que les premiers mouvements de la Dixième, écrits un an plus tard, ont un tout autre caractère. Il ne faut pas non plus oublier qu'on trouve également, au milieu de l'Andante initial de la même Symphonie, la phrase: "O jeunesse! Disparue! O amour envolé!". Pour nous qui connaissons l'avenir du couple et la crise qui va le diviser -on pourrait presque dire le détruire- pendant l'été de 1910, ces phrases semblent laisser entendre que Mahler a déjà pris connaissance de la désaffection d'Alma. Certes, dans ce premier mouvement, l'omniprésence du motif de l'"adieu" de la Sonate "Les Adieux, l'Absence et le Retour" de Beethoven confirme qu'il s'agit bien du "sujet" du morceau. Mais on ne se lassera jamais de répéter que Mahler, à cette époque, n'est point à proprement parler malade, que depuis un an il a repris son rythme d'activité antérieur, que rien donc ne peut lui laisser pressentir une fin prochaine; une fin qui, d'ailleurs ne surviendra que deux ans plus tard, à la suite d'une maladie infectieuse, inguérissable à cette époque où la pénicilline n'avait pas encore été découverte. Il faut donc considérer l'adieu des dernières pages de la Neuvième, et aussi celui du Chant de la Terre, comme plus métaphorique que réel. Il s'agit à mon sens d'une méditation sur le destin auquel nul homme n'échappe et sur la douleur de prendre à jamais congé d'un être aimé. Ce serait donc, je crois, réduire considérablement la portée de ces deux ouvrages que d'y voir la déploration d'un musicien sur sa fin prochaine: il faut absolument se méfier des facilités que peut nous suggérer la distance historique. Certes les créateurs sont des voyants, des visionnaires, mais ils prophétisent bien moins leur propre avenir que celui du genre humain.

Dans la Neuvième Symphonie, d'autres atmosphères, d'autres humeurs vont nous mener bien loin de ce climat initial d'adieu. Il y a d'abord cet intense amour de la vie qui anime de nombreux passages du premier mouvement d'une ardeur fiévreuse. Au delà de la sérénité, Mahler redécouvre la passion et même, dans les mouvements intermédiaires, les visions inquiétantes, les fantômes de ses oeuvres antérieures. Jusqu'ici, dans la Septième et dans Das Lied, les mouvements intermédiaires faisaient pus ou moins figure d'intermezzi, voire de divertissements. Dans la Neuvième, le démon de la dérision se déchaîne avec une sauvagerie, une violence agressive que l'on avait jamais encore rencontrées chez Mahler. Dans le Scherzo, le sourire rassurant du Ländler s'est crispé en un cruel rictus et les différentes danses s'y déchaînent sans jamais faire plus qu'évoquer l'esprit de la danse. Pour Mahler, elles symbolisent vraisemblablement la vie terrestre et sa futile agitation, ce Lebenstrudel dot il sait bien qu'il le saisira de nouveau, "déjà en quittant cette pièce". Le Rondo Burleske exaspère, lui aussi, jusqu'à ses limites extrêmes certains des traits qui ont tellement déconcerté les contemporains de Mahler, la bizarrerie et la parodie grinçante. Elles atteignent ici un véritable paroxysme. L'absurdité du monde est sauvagement caricaturée dans un véritable délire de contrepoint, et avec une sorte de rage destructrice.

La Structure

Peu d'oeuvres de Mahler se sont jamais avérées aussi prophétiques, ni aussi riches de ferments nouveaux. La structure générale de la Neuvième oppose deux univers, et cela, d'une manière presque schizophrénique, avec deux morceaux lents qui encadrent deux mouvements rapides. Comme il l'a déjà fait à plusieurs reprises dans ses symphonies antérieures, Mahler utilise ici une tonalité que l'on a qualifié ici de "progressive": il respecte moins encore qu'auparavant l'unité tonale de la tradition, puisque chaque mouvement appartient à une tonalité différente et que, partant de ré majeur, on aboutit à la tonalité de ré bémol majeur.

Formes. Langage

On a souvent observé que Mahler, dans ses dernières oeuvres, prenait ses distances avec les moules traditionnels et en particulier avec la forme-Sonate. Dans l'Andante initial de la Neuvième, il renonce à ses tonalités contrastées, à son dynamisme et à son dramatisme, sinon au principe traditionnel de l'élaboration thématique. L'alternance dialectique entre deux éléments principaux n'y subsiste pas moins, même s'ils appartiennent à la même tonalité et n'opposent que le mode majeur (Adieu) et le mode mineur (élan vital). Vers la fin du mouvement, une ébauche de réexposition ne manquera pas de frapper l'auditeur attentif. Cependant, le trait le plus frappant est l'évolution constante du matériau et le refus de toute symétrie et de toute réexposition littérale, de tout retour en arrière (la Nichtumkehrbarkeit d'Adorno). Des cellules très brèves, tantôt augmentées, tantôt diminuées, parfois même inversées, se développent et se renouvellent, se fragmentent, s'amplifient en mélodies protéiformes, inlassablement variées, diversement enchaînées, ici décomposées ou là superposées. Comme dans Das Lied, même les "accompagnements" participent souvent de la thématique générale, préfigurant ainsi les techniques schönbergiennes, total thématisme et variation perpétuelle ou amplificatrice. Peut-on donc d'étonner que les "trois Viennois" aient été tellement fascinés par la dernière symphonie achevée de Mahler?

Analyse

-1- Andante comodo, 4/4, ré majeur/mineur

Après les quelques mesures introductives, le mouvement initial adopte, comme beaucoup d'autres musiques mahleriennes, un rythme de marche lente, qui parfois s'accélère pour reprendre ensuite son cours inexorable. L'intensité dramatique, qui parfois s'accélère pour reprendre ensuite son cours inexorable. L'intensité dramatique, qui auparavant, caractérisait les mouvements initiaux de Mahler, fait place ici à une résignation douloureuse, accompagnée cependant de grandes bouffées de nostalgie qui parfois, s'enfle jusqu'à la passion (thème b, etwas frischer). On pourrait être tenté, au premier abord, de considérer les premières mesures comme une introduction destinée à créer un climat, alors qu'elles exposent en fait la totalité de la substance mélodique du mouvement. Mieux, Mahler s'y montre l'ancêtre du Schönberg et du Webern de la Klangfarbenmelodie. Le rythme initial est partagé entre les violoncelles et le cor; c'est ensuite la harpe qui expose le motif de trois notes qui domine tout le mouvement, et enfin le cor, cette fois avec sourdine, qui annonce un troisième motif fondamental, une simple batterie de tierce aux altos. Comme dans Das Lied von der Erde, la seconde descendante (violons) joue tout au long du morceau un rôle symbolique. Au contraire de son modèle, le motif de l'Adieu de la Sonate "les Adieux, l'Absence et le Retour" de Beethoven, ce motif de deux notes -fa dièse - mi- ne descend pas jusqu'à la tonique et reste en suspens, donnant ainsi à l'œuvre une dimension ouverte sur l'infini. Or ce même leitmotiv de deux notes, troisième et second degré de la gamme, avait justement achevé Le Chant de la Terre avec le célèbre ewig de l'alto solo (mi - ré [do]). Le premier "thème a toute l'apparence de la simplicité, alors qu'il n'est jamais pareil à lui même et qu'il se transforme inlassablement, se fragmente et se divise entre plusieurs instruments. Ces métamorphoses successives lui donnent un aspect si fuyant, si mobile, qu'on a pu affirmer sans paradoxe qu'il n'existe pas vraiment et que l'ensemble de ces données thématiques ne sont que les variantes, les visages différents d'un thème souterrain que l'on entrevoit toujours, mais qui n'est jamais vraiment exposé, même pas à la fin du mouvement. Après la double exposition de ce thème initial, les violons font entendre, en mineur, un nouvel élément thématique plus passionné sur lequel les cors inscriront bientôt, avant la reprise du thème principal, un motif chromatique en triolets.

L'importance symbolique du rythme syncopé des premières mesures s'affirme lorsqu'il reparaît à trois reprises au cours du mouvement, comme la voix impérieuse du destin. Comme on l'a vu plus haut, Alban Berg y discerne un symbole de la mort. La coda qui va suivre suspend toute notion de temps. La flûte s'élève lentement vers l'extrême aigu, avant de redescendre peu à peu sur terre dans une atmosphère raréfiée qui évoque les espaces interstellaires. Un souvenir lointain, et comme attendri, du thème principal conclut ensuite le morceau dans une atmosphère de résignation et de ferveur ineffables.

-2- Im tempo eines gemächlichen Ländler [Dans le tempo d'un Ländler confortable], 3/4, ut majeur

Ce Ländler, qui s'est tout d'abord intitulé Menuet, est le plus rude et le plus caricatural de tous ceux de Mahler. Il tire une grande partie de sa saveur de son orchestration, et cela dès les premières mesures, où les motifs de gammes rapides sont confiés aux altos et aux bassons. Cette bizarrerie, cet humour grinçant et sardonique sont sans parallèle à cette époque, si ce n'est dans le Petrouchka de Stravinsky et les musiques méo-classiques d'entre deux-guerres. Trois thèmes et trois tempi principaux alternent, un Ländler particulièrement rustique (etwas täppisch und sehr derb [un peu lourd et très rude]), puis une valse rapide qui s'accélère à plusieurs reprises dans un tourbillon de sauvagerie expressionniste; et enfin un second Ländler, si lent, lui, qu'il évoque un menuet à l'ancienne.

-3- Rondo-Burleske. Allegro assai. Sehr trotzig [très décidé], 2/2, la mineur

Dédié dans l'un des manuscrits autographes "A mes frères en Apollon", ce mouvement-ci surpasse encore le précédent dans la violence grimaçante. C'est une pièce de haute virtuosité orchestrale, un fugato à peu près permanent dans lequel tous les instruments assument tour à tour un rôle soliste. Mahler y déploie toute les ressources de son métier de polyphoniste, mais comme pour se moquer du contrepoint lui-même, comme s'il tirait la langue aux "savants" qui, pendant toute sa vie, n'ont cessé de le couvrir d'insultes.

Dans cette véritable course à l'abîme qui donne parfois le vertige, deux épisodes contrastants s'interposent. Le premier, à 2/4, rappelle un passage du Finale de la Septième Symphonie, lui même inspiré par la Weiber-Chanson de La Veuve joyeuse de Franz Lehar. Le second interrompt l'agitation fébrile du Rondo (Etwas gehalten. Mit grosser Empfindung [Un peu retenu. Avec beaucoup d'émotion]) et l'on y trouve, anticipé le motif essentiel du Finale, un simple grupetto, ornement au passé glorieux dans la musique baroque, classique et même romantique et jusque dans celle de Wagner. Plusieurs fois, il prend une allure parodique mais la parodie vient ici avant la lettre. En effet, l'Adagio final utilisera plus tard le même grupetto à des fins expressives.

-4- Adagio. Sehr langsam und noch zurückhaltend [très lent et encore retenu], 4/4 ré bémol

La grande phrase initiale des violons tient lieu d'introduction, tout en annonçant, comme c'était le cas au début de l'Andante initial, deux motifs essentiels dont le principal est le fameux grupetto annoncé dans l'épisode lent du Rondo. Personne avant Mahler n'avait jamais eu l'audace de nourrir tout un mouvement d'un motif aussi simple. La gravité solennelle du thème principal évoque celle d'un hymne religieux mais les fameux grupetti, des parties secondaires, en croches ou en double croches, les enchaînements harmoniques parfois très surprenants et les innombrables dissonances en troublent le calme presque brucknérien. Le second élément n'est pas moins frappant: il est anticipé dans l'extrême grave entre les deux phrases du premier, puis franchement exposé à deux voix (séparées par un vide de plusieurs octaves). Sa simplicité, son dépouillement, je dirai même sa nudité solaire ont quelque chose d'effrayant. Ces deux éléments mélodiques principaux sont ensuite variés et l'ensemble est divisé en quatre grandes sections. Le plus étonnant peut-être est la manière dont les motifs se fragmentent et se désagrègent lentement dans la coda, dans l'extrême douceur des cordes avec sourdine. Vers la fin, le fameux grupetto subsistera seul, de plus en plus lent, de plus en plus hésitant, et comme idéalisé.

La tendresse, la limpidité de cette conclusion rejoint celle du Lied von der Erde, mais aussi, au travers de bien des années, celle des Lieder eines fahrenden gesellen qu'il avait composés à 24 ans. Tout ce Finale, comme celui du Chant de la Terre, est imprégné de ce sentiment que Dieu est partout et en toute chose, et que l'homme aspire à une union, voire à une fusion avec la nature consolatrice. L'harmonisation définitive des deux univers -l'homme et la nature-, que Mahler peut avoir voulu suggérer dans les deux principaux épisodes de ce Finale, sont consommés à l'extrême fin de l'ouvrage dans l'acceptation, le silence, et dans la paix. Mais c'est un éternel repos, infiniment doux et complètement accepté, que suggère l'idéalisation finale du matériau, notamment dans l'ultime grupetto qui peut être envisagé comme une dernière subsistance de l'expression, c'est-à-dire de l'humain.

Pas plus que celle du Chant de la Terre, cette conclusion n'a rien de pessimiste ni de désespéré. Que l'on veuille y déchiffrer un message d'espérance, ou bien un adieu d'une douceur déchirante, ou bien encore une acceptation sereine du destin, nul ne songerait à nier que cet Adagio final s'impose toujours comme un accomplissement suprême, une idéale catharsis. Il couronne et achève, dans la ferveur et le recueillement de cette chronique pleine de "bruit et de fureur" que constitue l'œuvre mahlerien dans son ensemble. Le public ne s'y trompe jamais, qui sent monter en lui une charge exceptionnelle d'émotion à mesure que la musique se fragmente et se raréfie. On a jamais assisté qu'à des triomphes de la Neuvième. A croire que l'œuvre oblige les interprètes à se dépasser et les auditeurs à s'unir.

[Ces commentaires ont été reproduits ici avec l'aimable autorisation d'Henry-Louis de La Grange]

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